Il paraît que notre petit orteil est voué à disparaître. Triste nouvelle pour nos générations futures qui n'auront pas le bonheur
de tripoter ce petit appendice, inutile au demeurant mais fort attachant. Enfin si les évènements suivent leur cours et qu'on admet la théorie de l'évolution, il y a fort à parier que le petit
orteil ne sera pas seul à être pleuré...
J'imagine l'être humain nouveau, l'avenir : dénué de toute inutilité, libéré de ses entraves corporelles, entité propre et sans
effort, avec une tête de la taille d'une balle de golf (oui, une grande partie de notre cerveau est inutilisée, et ça pèse lourd, il faut y monter le sang, etc...).
Suppléé par je ne sais quel lobe de mon gros cerveau d'humain du présent je pose un regard de plus en plus consterné
sur les tendances actuelles ayant cours au sein des sociétés riches et développées, gangrénées par l'empire du moindre effort. J'en suis moi même partisan, mais pas au mépris de mon cher bon
sens. On veut aujourd'hui un corps sain, un esprit sain et tout le toutim, se déplacer facilement, payer moins cher, ne pas chercher, ne pas transpirer, ne pas perdre de temps. La facilité
devient la norme.
Le mode de vie de l'homme actuel génère nombre d'angoisses insoutenables transformant la vie du quidam en enfer
perpétuel, lui pauvre petit être accablé qui n'a pas le temps, qui doit travailler pour gagner sa vie malgré les fourbes soucis qui ne manquent pas de le submerger. Lui qui veut être mince et
beau et reposé. Lui qui veut tout de même profiter des plaisirs de la vie. Lui qui ne veut pas passer son temps libre à détendre ce qu'il a tendu lors de son temps prisonnier. Tous ensemble
alors, ils marchent dans la même direction, la tête haute et le menton fier, combattant à l'unisson pour faciliter les vies. L'homme est plus fort que la nature, l'homme vaincra. Les exemples
sont nombreux et révoltants pour quelqu'un qui croit qu'on n'a rien sans rien, et que rien ne vaut la satisfaction d'un résultat produit par l'effort.
De nos jours les gens veulent avoir un corps en bonne santé et agréable à regarder (selon les critères en vogue,
éminemment discutables, mais pas ici). On n'accepte plus la maladie, on se vaccine contre tout, on se médicamente outrageusement. On n'accepte plus les bourrelets, les rides, les peaux flasques,
les défauts. On veut tout, tout de suite.
La première pensée qui me vient, à moi, modeste
épicurien un brin culpabilisé acceptant tout de même les contreparties d'une vie dissolue, pourrait s'énoncer ainsi : si tu veux être en pleine forme et athlétique, il suffit de manger équilibré,
de faire de l'exercice et de dormir suffisamment (si si, ça marche, nous sommes d'ailleurs plus ou moins faits pour ça). Seulement voilà, il faut pour y parvenir se soustraire à moultes mauvaises
habitudes, oublier certains petits plaisirs, se désincarcérer d'une partie de notre éducation alimentaire qui est bien souvent ratée (ce qui est une conséquence du problème que j'évoque, plaçant
mon analyse au coeur même du plus vicieux des cercles). Il faut aussi du temps (pour l'exercice).
Du moins c'est ce que je croyais. Sous mes yeux ébahis s'étale en effet la triste réalité : pas mal de gens se
consacrent à inventer des méthodes toujours plus ingénieuses pour remédier à tout ça en un minimum de temps et d'effort. Le sport ? Pfff, "has been" (yeah one again). Il suffit de se mettre dans
un machine à transpirer pour perdre en 30 minutes 2% de masse graisseuse (très important les chiffres, ça impressionne toujours). Ah bon. Plus besoin de se fatiguer à pratiquer une
quelconque activité physique. Dommage... Les gens oublient à quel point le sport fait du bien. J'en veux pour preuve la quantité de substances euphorisantes produites par notre belle machine lors
d'un effort (certains sont même drogués au sport, mais c'est un autre problème, l'excès étant néfaste dans un sens comme dans l'autre. Equilibre vous dis-je.). Je ne suis pas un connaisseur mais
il me semble bien que dans une machine à transpirer le corps ne relâche pas grand chose à part de la sueur (et le reste ne nous regarde pas, chacun relâche ce qu'il veut dans la
machine)...
Et même sans parler de sport, qui fait encore l'effort de monter par
l'escalier, ou de marcher (ce n'est pas un gros mot, non), tout simplement, pour se déplacer ? Quand je vois certaines personnes descendre un étage par l'ascenceur et se plaindre de devoir faire
un régime il me vient d'irreprécibles envies de gifles. Alors oui on pourra m'objecter blablabla...retour en force de la bicyclette...blablabla...retour à la nature...blablabla...conscience
collective...BLABLABLA MON OEIL ! Si les gens se remettent au vélo c'est juste parce que les axes de circulation automobile sont saturés. Je suis prêt à parier que si on pouvait garantir un
trajet maison/travail sans bouchon aucun à tout le monde, beaucoup abandonneraient ces jolis vélos qui font (un peu plus) la richesse de deux sociétés effrontément prospères.
La voiture tiens, parlons en. Parfait exemple de cette course à la facilitisation (tout à fait). On nous transforme peu
à peu en assistés notoires et tout le monde est content. On nous installe des GPS, des radars de recul, des avertisseurs en veux-tu en voilà, des limiteurs de vitesse, etc. On nous prépare de
nouvelles technologies qui reconnaitront les signaux routiers à notre place, freineront à notre place... Refléchiront à notre place ? Le quidam a déjà les plus grandes peines du monde à être
attentif et prudent dans une automobile qu'il faut conduire SOI MEME... J'ai l'impression que le nouveau credo se rapproche de "ah c'est trop compliqué pour toi de faire attention/des efforts ?
Attends on va tout faire pour que tu en aies encore moins à faire, plutôt que d'essayer de t'apprendre.". A ce moment là ça s'appelle prendre le train et on transforme les autoroutes en voies
ferrées. Du coup plus d'accidents, et on finira tous vieux et en bonne santé.
D'ailleurs vieillir est devenu tabou aussi. Bouh que tu es moche le vieux, ah, cache toi. Mais pas de panique, tout un
panel de solutions miracles existent pour vous transformer à loisir en sosie de statue de cire taillée par Gilbert Montagné. On vous injecte, on vous tire, on vous tend, on vous aspire, on vous
refait, on vous hormone, on vous bronze, et hop vous effrayez vos petits enfants. Je n'ai pas peur d'affirmer que nous assistons sans doute à la naissance d'une nouvelle espèce : les (vieux)
playmobils. En avant les histoires... Ou pas... Visages inexpressifs et figés. C'est tout de même effrayant. Surtout que je ne comprends pas trop l'intérêt vu que c'est FLAGRANT. T'es vieille
t'es vieille, que t'aies l'air d'un playmobil ou d'une vieille pomme frippée, le fait est là, et tout le monde le voit. Sans doute une façon d'exprimer le déni d'âge...
Je vous vois venir. Je claque du bec bien sûr, moi jeune et frais comme le boursin, dans la fleur de l'âge.
Peut-être l'illumination viendra au crépuscule de ma vie, alors que ma vie n'aura été qu'accumulation d'échecs et de frustrations entrecoupés de quelques plaisirs simples et trop vite disparus...
(envoyez les violons, larmichette, petite brise d'automne)
L'homme de l'avenir sera peut-être une sorte d'"intelligence" pure, pouvant prendre l'apparence qui lui convient (sans
effort), assisté par une multitude de gadgets électroniques lui facilitant la vie, se substituant à lui pour la moindre décision. Il communiquera avec ses semblables en chatant par
l'intermédiaire du descendant des ordinateurs. Déjà de nos jours il commence à fleurir certains restaurants où chaque table est équipée d'un ordinateur permettant de communiquer avec les autres
tables. J'en reste coi. Ces gens se retrouvent dans la même pièce, pour partager un repas (ce qui est le fondement même de la convivialité, convenez en), mais ils regardent tous un écran plutôt
que de PARLER aux personnes qui les entourent. Je suis navré.
Ils vont bien se faire chier dans le
futur.
Le piquant y a pas mieux, je l'ai toujours dit !
Non mais...
Oh !